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Restitutions et jeux de dupes, Revue des Deux Mondes

Dernière mise à jour : 14 oct. 2022




Je veux que, d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. » Ainsi s’exprimait Emmanuel Macron lors du discours prononcé le 28 novembre 2017 à l’université de Ouagadougou, au milieu d’un ensemble de considérations de tous ordres relatives à l’Afrique et dans une énonciation qui portait en elle son propre vice de forme et de fond : « je veux ». Il s’agissait, naturellement, de manifester avec emphase un volontarisme progressiste enfourchant le tigre du sens présumé de « l’Histoire avec sa grande hache », de revendiquer par l’usage du « je » qu’on en était l’impétueux initiateur, faisant fi des poussiéreuses traditions, le droit, la conservation, les collections muséales, toutes ces vieilles lunes qui constituent le patrimoine d’une nation (horresco referens) et qu’il suffit de renverser comme on change la décoration d’un salon (1).

Surtout, le « je » souligne ici, dans son choix narratif, très exactement ce pour quoi, depuis l’édit de Moulins de 1566, le domaine royal devenu domaine public est juridiquement considéré comme inaliénable. L’imprescriptibilité et l’insaisissabilité dudit domaine viendront renforcer cette solide armure qui, on le voit, est très largement antérieure d’une part à la République mais également à la question coloniale. Il s’agit de protéger la nation contre le fait du prince et son atavique arbitraire, lequel pourrait tout aussi bien décider, au gré de ses caprices, de ses lubies, de ses obsessions, de ses partis pris idéologiques ou de ses intérêts politiques du moment, de céder des portions entières de ce qui est, du fait de l’histoire – et de son bruit et de sa fureur assumés –, entré dans le patrimoine national, étant entendu que la vie des nations n’est pas un long fleuve tranquille et que tout ce qui les constitue ne l’a pas été à base exclusive d’embrassades ni de bienveillance.

« Il s’agit de protéger la nation contre le fait du prince et son atavique arbitraire, lequel pourrait tout aussi bien décider, au gré de ses lubies ou de ses intérêts politiques du moment, de céder des portions entières de ce qui est entré dans le patrimoine national. »

Faire renaître la possibilité de ce fait du prince – ce qui n’a rien d’étonnant au cours d’un quinquennat marqué comme d’une signature par cette forte tendance transgressive –, fût-ce au prix de quelques montages législatifs circonstanciels de bric et de broc (2), c’est ouvrir la boîte de Pandore : puisqu’on peut revenir sur l’inaliénabilité du domaine public, l’on peut tout aussi bien imaginer qu’un gouvernant « veuille » (« je veux ») céder des portions de celui-ci, aisément dépeçable, cédable ou vendable à la découpe, afin par exemple de rembourser une dette publique, la dette Covid pourquoi pas (puisque cela pourrait être jugé comme d’un intérêt supérieur), ou la Vénus de Milo même sans ses deux bras pour compenser le trou de la Sécurité sociale. Tout est possible puisque le principe est aboli. On le voit, l’argument de l’inaliénabilité du domaine public en défaveur des « restitutions », inscrit à l’article 451-5 du Code du patrimoine disposant que « les biens constituant les collections des musées de France appartenant à une personne publique font partie de leur domaine public et sont, à ce titre, inaliénables », dépasse très largement de picrocholines arguties juridiques, mais s’ancre au plus profond des processus de régulation du pouvoir exécutif dans ses rapports avec la nation et le peuple souverain auquel appartient ledit patrimoine et, avant même que ne s’impose le principe républicain de souveraineté populaire, cette notion d’inaliénabilité inscrivant dans le marbre la supériorité de la nation et de l’État, de la chose publique, sur celui qui momentanément les incarne et dirige.


Ces considérations de principe étant posées, il convient de rappeler que le souhait d’une circulation ou d’un retour d’un certain nombre d’œuvres africaines vers l’Afrique, agitant de nombreuses anciennes puissances coloniales, n’a rien d’intrinsèquement illégitime ou délirant et semble même assez naturel bien qu’il pose de très nombreuses questions de fond et de forme. Il est frappant de constater à quel point ce débat semble d’emblée préempté par des a priori idéologiques de part et d’autre conduisant à figer les positions, rendant quasiment impossibles la nuance, la rigueur méthodologique, le travail de fond historique et le dialogue constructif entre les différents points de vue. Pour de nombreux militants actifs des « restitutions », le monde est, sur tous les sujets, clivé de manière manichéenne entre bons et méchants, les nations occidentales étant évidemment du côté obscur de la force en raison du péché originel de la colonisation : à l’inaliénabilité susmentionnée, l’on oppose d’une certaine façon l’indélébilité de la faute par laquelle ces œuvres ont été acquises, une sorte de mal ontologique.

« Cette présentation à charge aboutit à l’idée communément répandue d’un dépeçage de l’Afrique de ses propres biens “culturels” à hauteur de 90 %, chiffre au doigt mouillé qui circule comme une sorte d’évidence improuvée. »

L’argumentation se fait exclusivement à charge : butins de guerre (quid alors des prises intra-occidentales ou intra-africaines ? Voilà qui pourrait augurer un gigantesque charivari muséal…), razzias au prétexte ethnographique ou achats à vil prix auprès des populations colonisées, tel est le triptyque auquel on ne manque pas d’ajouter le rôle forcément néfaste des missions chrétiennes, qui sont présentées tout d’un bloc comme soit hostiles aux objets manifestant d’autres systèmes de croyances, soit étant le simple relais, sur le terrain, des visées prédatrices des colonisateurs. Cette présentation à charge aboutit à l’idée communément répandue d’un dépeçage de l’Afrique de ses propres biens « culturels » à hauteur de 90 %, chiffre au doigt mouillé qui circule comme une sorte d’évidence improuvée alors même qu’il est sujet à caution dès lors qu’on veut bien se donner la peine d’entrer dans le détail (3).


Il ne s’agit cependant pas de nier en bloc l’existence d’un certain nombre de ces faits mais d’en nuancer la vision systémique et unilatéralement orientée sur le plan idéologique selon une axiologie moralisatrice rendant la compréhension détaillée et minutieuse de l’histoire impossible ou anecdotique, n’ayant dans le fond pas grande importance puisque tout sera de toute façon nul et non avenu au regard du fait colonial en tant que tel, qui surplombe et annihile toutes les autres considérations. L’esprit dans lequel s’est élaboré le rapport Savoy-Sarr (4) remis en novembre 2018 au président de la République est très largement imprégné de ce bain idéologique, comme le démontre d’ailleurs la quasi-absence de véritables débats et de prise en compte des arguments contradictoires, le tout aboutissant à la production d’un document ayant pour fonction de simplement conférer une légitimité approximative assortie d’un vernis scientifique à la volonté présidentielle, baignant idéalement dans l’air activiste du temps qui, comme chacun sait, ne fait pas dans le détail. Beaucoup se sont plaints, plus ou moins publiquement, d’une telle absence de concertation mais, cette méthode de gouvernance étant devenue la règle depuis quelques années, ce fut en vain et sans la moindre conséquence face au bulldozer idéologique mis en branle.(... lire la suite...)


(1) De fait, le 10 novembre 2021, vingt-six œuvres du musée du Quai Branly – Jacques-Chirac quittaient la France pour le Bénin. (2) La loi d’exception du 24 décembre 2020 permettant la « restitution » de biens culturels au Bénin et au Sénégal a été l’occasion pour le Sénat de demander pour l’avenir une clarification des procédures et notamment la création d’une commission consultative spécialisée afin, entre autres, de contrer le fait du prince. (3) Voir par exemple l’analyse de Didier Rykner : « Patrimoine africain : nouveaux éléments sur le mythe des 95 % hors d’Afrique », La Tribune de l’art, 12 novembre 2021, ou encore Julien Volper : « Patrimoine africain : le mythe des 90 % », La Tribune de l’art, 20 janvier 2020. (4) Felwine Sarr, Bénédicte Savoy, « Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle », novembre 2018.

Photo : Artefacts présentés lors d’une exposition au musée du quai Branly-Jacques Chirac, à Paris, avant d’être restitués au Bénin, le 28 octobre 2021. Photo de Gao Jing/Xinhua/ABACAPRESS.COM




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