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Révolte des agriculteurs : le véritable soulèvement de la terre.



Le peuple de la terre, des saisons, celui des terroirs, des semailles, récoltes et moissons, des élevages, des Géorgiques (qui littéralement «travaille la terre »), qui connaît le nom des animaux et des plantes, reconnaît le moindre de leur son et de leur bruissement, avec lesquels il entretient une relation intime, d’ordre généalogique, faite à la fois d’attachement, de co-naissance, d’amour mais aussi de hiérarchisation et de maîtrise, (« se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », disait Descartes), celui qui, en dépit de conditions de vie et de travail de plus en plus difficiles, continue sans relâche de chercher le bonheur dans le pré, au prix parfois du désespoir et de la mort comme seul horizon de délivrance, ce peuple-là s’est levé et a tenté de se faire entendre.

Tel un grondement chtonien, la colère est montée pour venir, torrent de lave, se répandre sur tout le territoire, inondé de tracteurs, de véhicules imposants aux mâchoires d’acier, d’hommes et de drapeaux, de familles, de rage et de dignité, à proportion qu’on revendiquait le droit non pas de « jouir sans entraves » -ceci serait laissé aux oisifs rats des villes- mais bien au contraire de travailler sans bâtons dans les roues.

Se faire entendre dans une société qui, oublieuse de ses fondations les plus élémentaires ne sait même plus qui la nourrit ni comment, et qui, d’ailleurs, ne sait globalement même plus ce qu’elle mange.



Pris en étau entre une technocratie et un délire normatif relevant de la pathologie mentale (nous avons noté sous la plume d’Harold Bernat l’expression de production « tératologique» pour qualifier la monstruosité normative européenne, expression, hélas, merveilleusement adéquate), appliqués et amplifiés avec zèle par la passion bureaucratique spécifiquement française dans sa plus hideuse splendeur, par ailleurs boursouflée d’idéologie et toute gonflée de son petit pouvoir, celui propre aux médiocres, de surveillance, de nuisance, de tracasseries continuelles, d’une part. Et d’autre part soumis à la pression vindicative d’un gauchisme de foire (non agricole) prétendument écologiste, terrain de jeu vulnérable pour petits-bourgeois oisifs des métropoles, lesquels ne goûtent rien tant que se coller les mains dans le goudron à l’heure où les gens normaux vont travailler, jeter de la soupe sur des œuvres d’art en criant n’importe quoi à petite voix de puceaux sous le regard maternant de caméras complices, saboter des installations agricoles, attaquer des boucheries ou des fromageries, démolir des systèmes d’irrigation et nuire, d’une façon générale, à tout projet d’ingénierie constructive propre à l’activité intelligente de l’homme, petit monde pataugeant dans son ineptie mais qui, en dépit de son évidente et infantile stupidité, règne à la façon d’un enfant capricieux dans une famille dysfonctionnelle, en tyranneau tout-puissant sur les décisions et sur le discours des pouvoirs publics : mettre à bas, entre autres choses, par personnel politique couard interposé, le fleuron énergétique national ne leur aura pas suffi, il faut encore à présent que leurs élucubrations obscurantistes et régressives viennent si possible détruire le monde agricole, fût-ce au prix de deux suicidés par jour tant il semble établi, dans ce complet charivari des valeurs, que la vie d’un moustique vaut davantage que celle d’un humain.


Ce peuple des champs est globalement suspect...


De toute façon, n’est-ce pas, ce peuple des champs est globalement suspect, il évolue en zone gendarmerie loin des caméras de surveillance, échappe au contrôle, goûte à payer en espèces, le plus souvent il aime la chasse, mange de la viande, afin de disposer de bons fruits et légumes il se débarrasse des insectes plutôt que de vouloir les ingurgiter en poudre répugnante, on ne sait pas trop bien pour qui il vote, il est vaguement taiseux et l’on s’agrippe comme on peut, en outre, au mantra antifasciste plongeant pour l’éternité le monde agricole dans les ténèbres de la Bête immonde puisque Pétain avait clamé dans ce baiser qui tue désormais célèbre que « la terre, elle, ne ment pas » (ce qui est, du reste la chose la plus vraie qui soit, indépendamment qu’elle fût énoncée par le Collaborateur en chef). Par association sémantique, par glissement métonymique mais aussi par amplification métaphorique, la terre est le registre des racines tant honnies, elle est le lieu par excellence, le topos, engendrant la méfiance naturelle des idéologues de l’identité à l’état gazeux, volatile (« ça commence par le localisme, ça finit par le racisme » avait éructé le balourd Dupont-Moretti), la terre est, par définition, le lieu de ceux qui sont « de quelque part » (les « somewhere » analysés par David Goodhart, opposés avec l’arrogance mondialiste aux « anywhere », qui en sont les gagnants et sont «  de n’importe où» ou, plus exactement, qui sont partout chez eux car, de fusions en acquisitions, tout leur appartient jusqu’aux semences devenues simple valeur d’investissement spéculatif), ceux qui sont pétris de la glaise de leurs ancêtres : suspects, forcément suspects.


Ils ont afflué de toutes parts, inondant les routes, bloquant les villes...

 

Alors, caricaturés, moqués, dénigrés, culpabilisés, abandonnés, pressurisés, ruinés, mis en concurrence sadique entre semblables des quatre coins du monde, confrontés au renversement cul par-dessus tête des valeurs anthropologiques les plus élémentaires qui voudraient que l’on respecte la main qui vous nourrit plutôt que de lui cracher dessus voire de la couper, ils ont afflué de toutes parts, inondant les routes, bloquant les villes ingrates et ignoreuses, inversant au passage les panneaux de signalisation précisément pour traduire dans le registre sémiologique (du signe) cette inversion du sens naturel des choses dans lequel évolue le monde contemporain occidental courant à sa perte tel un canard sans tête, en ce domaine comme en d’autres.

 

Bénéficiant d’un très important soutien populaire, ravivant chez beaucoup la flamme éteinte, suppliciée puis déçue des Gilets Jaunes ainsi que de l’écho international amplifié par la généralisation du mouvement agricole en particulier en Europe -étant entendu que partout les mêmes causes provoquent les mêmes conséquences-, ils y ont cru. De toutes leurs forces. Ils iraient « jusqu’au bout », n’ayant « plus rien à perdre », abandonnant pour le temps nécessaire leurs exploitations dans cette grande Geste du désespoir et de la colère, dans laquelle une femme et sa fille ne manquèrent par d’être tuées par des chauffards sous OQTF (sorte d’épisode condensé des maux d’un peuple sacrifié).


Quelques paysans triés sur le volet autour d’une botte de paille.

 

Las, ainsi que c’était à prévoir, le consulat français de la commission européenne (appelé par commodité « gouvernement »), les laissa croire poliment à la légitimité de leur révolte, leur lâcha un peu la bride pendant quelques jours afin de mieux resserrer les rênes au moment voulu (pas touche à Paris, les gueux, nourrissez-nous en silence et loin de notre vue… !), et leur porter l’estocade. L’on improvisa à cet effet une mise en scène qui ferait pâlir de honte le plus médiocre des caricaturistes, le plus enfantin des théâtreux, en discutant avec quelques paysans triés sur le volet autour d’une botte de paille posée là au milieu des caméras tel un vestige préhistorique, quelques fiches jetées dessus comme pour dire « allez, on est entre nous, foin des usages bureaucratiques » -quand bien même il s’agirait de l’ancêtre papier technocratique du powerpoint débilitant-, depuis Giscard l’on sait bien qu’il faut « faire peuple » à proportion qu’on le détruit. La mise en scène fit immédiatement songer au faux « grand débat » post-gilets jaunes, cette obscène farce narcissique sous forme de monologue macronien halluciné devant un parterre de notables estourbis et gênés dans leurs habits du dimanche, mais grimé cette fois-ci par le clone post-pubère du locataire de l’Élysée, appelé en souvenir des jours anciens « Premier ministre », en une sorte de ridicule parodie d’un Angelus dévoyé.

 

Comme il est de coutume désormais dans les mouvements de révolte, quelques traîtres triés sur le volet, vendirent leur âme et leurs frères d’armes au Diable, pour moins de trente deniers, quelques billets doux, propositions, clins d’yeux et autres débauchages de circonstance, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

 

Les gars du terrain furent priés par un félon de caricature croquant de très grosses parts au gâteau de tous les râteliers en la personne d’Arnaud Rousseau de plier bagage et de rentrer chez eux, comme si strictement rien ne s’était passé, comme si l’on était juste venu là pour prendre quelques jours de vacances et rompre la monotonie imaginaire des heures, avec simplement dans la besace quelques promesses n’engageant que ceux qui les croyaient, sachant que de toute façon chacun avait une exploitation à faire tourner : ce n’est que dans les bureaux de l’énarchie que nul n’est irremplaçable.

Les accords de libre-échange internationaux les plus iniques, ruinant l’agriculture française -mais aussi le bon sens environnemental le plus élémentaire- par la dérégulation qualitative et quantitative qu’ils imposent de facto, pouvaient reprendre de plus belle -on avait renvoyé Jacquou le Croquant maugréer dans sa campagne avec sa fourche et ses sabots-.


Salon de l'agriculture et rhétorique perverse

 

Le Salon de l’Agriculture qui arriva peu de temps après ces événements fut l’occasion de confirmer le fossé, l’abîme entre le peuple de la terre et l’exécutif hors-sol au sens propre du terme. La Créature Macron y fut rejetée par le monde agricole à la manière efficace et naturelle dont un corps fabrique des anticorps lorsqu’il sent une menace l’approcher. Il en fut de même pour tous les membres de cet exécutif honni, chacun se débrouillant pour louvoyer ou fuir l’adversité à sa manière, quitte à visiter le Salon après sa fermeture…

La colère de l’enfant-Roi, hué par la foule, fut palpable et la riposte fut immédiate sous la forme habituelle de la provocation perverse puisque c’est depuis le salon-même de l’agriculture qu’Emmanuel Macron annonça une nouvelle aide financière faramineuse pour…l’Ukraine. La rhétorique perverse qui désormais allait guider toute la propagande officielle se mit ainsi en place sur le champ (tant agricole que de bataille-fantasmée-) et se résumait en un paradigme simple, de ceux que les foules crédules et captives de médias aplatis pouvaient retenir facilement : si les agriculteurs rejetaient la Créature en Marche vers l’abîme, c’est nécessairement parce qu’ils étaient infiltrés et noyautés par la Bête Immonde extrême-droitière, dont tout laissait à penser qu’elle s’apprêtait à faire subir à l’exécutif inepte et nuisible une sévère défaite lors des prochaines élections européennes, et, comme de bien entendu, afin de bien emballer le produit narratif, il allait de soi que cette Bête Immonde était « poutiniste », entendons par là qu’elle préférait curieusement qu’on aide le peuple français en grande souffrance dans tous les secteurs (en particulier ici le secteur agricole) plutôt que les peuples du monde entier.


Quiconque désormais oserait faire valoir les intérêts du peuple français, en l’occurrence ici ceux de sa souveraineté agricole, se verrait, par un habile subterfuge propre au renversement pervers des narcissiques les plus tordus, traité de traître, par ceux-là même qui bradaient, ruinaient et détruisaient le pays.


Cette rhétorique folle devint, à l’occasion de la révolte des agriculteurs qui en essuyèrent les plâtres, l’unique antienne du pouvoir, de ses relais médiatiques et politiques, et chaque corps de métier, chaque secteur du peuple français, frappé de plein fouet par ces procédés et cette rhétorique pervers, s’en revint désormais chez soi tourmenté de douleur, du sentiment amer de l’injustice la plus crasse, contemplant le désastre face auquel il était abandonné, la prochaine étape consistant visiblement pour l’aéropage des fous à envoyer les enfants de France mourir au lointain, afin de mieux masquer le champ de ruines ici présent et, surtout, en exonérer les responsables, en un remake minable et sans panache de la boucherie de 1914, dont toutes les campagnes gardaient encore la trace.



Article publié dans la revue Chroniques cynégétiques le 20 mars 2024

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