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La fabrication de la Russie comme ennemi dans le contexte de la nouvelle guerre froide.



Quelques réflexions désengagées par Jean-Robert Raviot.


Il suffit de passer quelques heures à zapper entre les diverses chaînes d’information en continu du monde occidental pour s’en apercevoir très vite : la Russie est redevenue le meilleur ennemi de l’Occident. Cela crève les yeux et les oreilles depuis le déclenchement de l’opération spéciale russe contre l’Ukraine en février 2022 : la Russie et Poutine, de plus en plus fréquemment et officiellement comparé à Hitler, ont largement éclipsé la Chine et les pays de l’Axe du Mal de George W. Bush. A vrai dire, le phénomène était déjà très identifiable depuis le changement de pouvoir à Kiev et l’annexion subséquente de la Crimée par la Russie au printemps 2014. A vrai dire, cette nouvelle guerre froide Est-Ouest des images et des représentations ne cesse de grandir depuis la fin de la première décennie des années 2000, et même, si l’on veut bien être attentif, depuis 2003. C’est à cette date que la Russie s’est opposée, aux côtés de la France et de l’Allemagne, à l’opération américano-britannique contre l’Irak, marquant ainsi, pour la première fois très clairement depuis la chute de l’URSS en 1991, une franche opposition à une énième aventure militaire occidentale, après, néanmoins, avoir vainement protesté, sans grand effet, contre les bombardements de l’OTAN en Yougoslavie en 1999.


La Russie est, pour l’Occident sous domination américaine -l’Occident collectif comme dit désormais le discours officiel russe- un ennemi idéal parce que parfaitement balisé. Après un court interlude qui va de la fin des années 1980 (perestroïka de Gorbatchev et gorbymania en Occident) à la fin des années 1990 (chutes de l’URSS, réformes et fort déclin politique et économique de la Russie, sur fond de catastrophe sociale et démographique), une nouvelle guerre froide est revenue sur les traces encore toutes fraîches de la première guerre (1947-1989). Et ce n’est pas seulement l’effet de l’inertie des bureaucraties de l’Est comme de l’Ouest, ou du poids des complexes militaro-industriels respectifs, c’est aussi l’effet d’une certaine inertie mentale, d’un côté comme de l’autre.


La Russie est pour l’Occident un ennemi commode, car elle représente un univers symbolique riche en récits et en images. La Russie est un ennemi d’autant plus efficace que les mondes réels et virtuels s’y confondent. Le feuilleton autour de l’empoisonnement d’Alexeï Navalny ne dépasse-t-il pas largement tous les scénarios de James Bond ? Inversement, l’Occident collectif, c’est-à-dire l’ancien camp capitaliste, placé sous la coupe de l’impérialisme américain, est dans l’univers culturel russe un ennemi bien installé, construit, clef-en-mains, un univers de représentations dont il suffit de tirer quelques fils pour retisser une trame narrative riche de significations explicites et implicites ; les éléments de langage viennent tout seuls. Tout change et rien ne change : la formule trompeuse rend surtout hommage à la paresse des producteurs de parole et d’images. Car rien, en réalité, n’est aussi différent de la guerre froide que la nouvelle guerre froide.


Qu’à cela ne tienne ! La construction de l’ennemi n’est pas aussi rationnelle qu’on pourrait le penser : d’abord, on analyse la menace et, à partir de cela, on construit l’ennemi. Que nenni ! C’est peut-être même bien devenu l’inverse, écrivait Pierre Conesa dans son excellent livre La Fabrication de l’ennemi (2011) : un ennemi bien construit sert à mieux formuler la menace dont on a besoin. Si on revient à la situation présente, une question se pose : l’ennemi russe est-il proportionné à la menace qu’il représente ? Quelle menace concrète cet ennemi russe, omniprésent sur les écrans et les ondes, fait-il peser sur la France, l’Allemagne, les Etats-Unis ? L’invasion russe de l’Ukraine met-elle en danger nos intérêts stratégiques vitaux ? Que le Donbass ou le littoral septentrional de la mer Noire soit finalement placé sous souveraineté russe ou ukrainienne bouleverse-t-il nos horizons géopolitiques ou géoéconomiques ? Se poser ce type de question, aujourd’hui, relève du sacrilège. De la même manière que, presque par symétrie, il est impossible de demander, à la télévision russe, s’il ne vaudrait pas mieux que la Russie ne se concentre sur son développement économique intérieur plutôt que de financer une guerre meurtrière d’une telle ampleur qu’elle va durablement altérer, c’est un euphémisme, ses positions internationales. La nouvelle guerre froide bat son plein : l’analyse géopolitique devient incongrue, la posture du spectateur désengagé devient inacceptable – vous n’avez donc aucune conviction, aucune « valeur », vous n’avez donc pas de cœur ? Voici le genre de questions que l’on ne pose pas de vive voix à l’auteur de ses lignes, mais auxquelles il est sans cesse confronté implicitement, en tant qu’universitaire spécialiste de la Russie attaché à une certaine lecture de Max Weber (Le savant et le politique), et donc engagé à être le plus désengagé possible, depuis février 2022, où il a clairement le sentiment que son analyse distanciée le renvoie sans nuance dans le camp des « poutinolâtres ».



Guerre froide et nouvelle guerre froide : qu’est-ce qui a changé ?


La guerre froide fut un affrontement militaro-stratégique, une rivalité des modèles politiques et socio-économiques, mais ce fut aussi, et c’est ceci qui va nous intéresser ici, une guerre des représentations.

Les représentations comportent une dimension essentielle : la dimension idéologique, autour de laquelle viennent s’articuler les autres dimensions (esthétique, rhétorique, médiatique…) de la représentation de l’ennemi.

La guerre froide opposait deux idéologies construites de manière classique, autour d’un Etat : il s’agissait de mobiliser les sociétés contre un Etat ennemi en construisant un répertoire de valeurs, un vocabulaire, un esthétique, des éléments de langage pour qualifier l’ennemi et lui donner une dimension métapolitique (au sens de : « nous ne combattons pas simplement contre des ennemis, mais pour défendre des valeurs »). … Ainsi le « monde libre » combattait le « totalitarisme communiste » ; en face, le « camp socialiste » luttait contre le « monde capitaliste » qui voulait l’étouffer. Le discours et l’image suivaient l’idée.

A l’heure de la nouvelle guerre froide, le monde a changé et les modes de diffusion de l’information aussi. La nouvelle guerre froide se développe dans un contexte où les médias ont acquis un pouvoir autonome et sont devenus les premiers producteurs des représentations. De plus, on observe une domination claire des médias occidentaux à l’échelle globale, quoiqu’en diminution depuis une dizaine d’années cependant avec la construction de contre-soft powers en Chine, en Russie, dans les pays arabes (succès limité néanmoins). L’idéologie n’est donc plus tant formulée par un Etat ou des appareils politico-stratégiques que construite par les médias et pour les médias pour être diffusée, et donc elle est naturellement diffuse et beaucoup plus difficile à identifier et circonscrire qu’auparavant. L’idéologie aujourd’hui, ce serait plutôt un corpus d’idées qui se dégage du commentaire médiatique, de l’éditorialisme généralisé (les tranches horaires 7h-9h partout), les émissions de débats, et repérable à l’aide d’un certain nombre de mots-clefs et de déclarations courtes et marquantes (punchlines). Dans la fabrication des idéologies aujourd’hui, les Etats ont certes conservé certains éléments de leurs anciens pouvoirs (parfois la structure classique autour des appareils politiques de contrôle, comme la Chine toujours communiste – et la Russie dans une moindre mesure), mais ils n’en sont plus les producteurs où, quand ils le sont, sont soumis à une rude concurrence.

En termes de représentations et de valeurs, la nouvelle guerre froide se présente ainsi :

· Point de vue occidental : après la chute de l’URSS, la Russie ne s’est pas convertie aux valeurs occidentales, comme on l’espérait et comme on l’aurait souhaité, et s’est orientée vers la construction d’un Etat autoritaire, néo-soviétique, de plus en plus hostile à l’occidentalisation, avec des velléités néo-impérialistes régionales qu’il faut limiter en Europe par un renforcement de l’OTAN.


· Point de vue russe : après la crise socio-économique profonde des années 1990, qui solde l’échec de l’implantation de la greffe du modèle occidental, trop inadapté aux réalités russes, la Russie s’est attachée à reconstruire un Etat fort, souverain, idéologiquement conservateur, et légitime aux yeux d’une majorité de Russes (j’y reviendrai), incarné par la personnalité de Poutine.


Deux idéologies se cristallisent l’une contre l’autre dans cette nouvelle guerre froide qui recycle les narratifs encore très actifs de la guerre froide et de la seconde guerre mondiale :


· En Occident, un occidentalisme prend corps, avec pour noyau dur certains éléments du combat idéologique lancé sous Reagan au début des années 1980 (politique de democracy promotion, notamment). L’occidentalisme se structure et gagne en puissance avec son entrée en opposition directe et de plus en plus frontale avec trois principaux adversaires : Chine, Iran, Russie. Avec la Russie, l’opposition ne cesse de grandir depuis 2007 (cf. discours de V. Poutine à Munich et les grandes étapes de cette opposition jusqu’au 24 février 2022).


· En Russie un patriotisme prend corps, avec pour noyau dur le socle mémoriel de la Victoire lors de la Seconde guerre mondiale, qui confère à la Russie, héritière de l’URSS, son statut de grande puissance mondiale et au système politique le fondement du lien entre les élites politiques et le peuple, par-delà le scepticisme et la méfiance qui règnent depuis toujours entre les unes et l’autre depuis… toujours. Dans mon langage, cela veut dire qu’en Russie, l’allégeance au pouvoir ne veut pas dire soumission au pouvoir.


Du fait de leur mode de production par les médias – le discours et l’image façonnent l’idée, et non l’inverse :


· Les idéologies se nourrissent beaucoup du commentaire sur les défauts de l’adversaire : ainsi l’occidentalisme d’aujourd’hui s’alimente des idéologies chinoise, russe, iranienne, pour les simplifier, les réduire à quelques formules que l’on retourne pour se définir comme son opposé en tous points. De même, le patriotisme russe se construit de plus en plus et d’abord comme un anti-occidentalisme, en invoquant ses fondements conservateurs et traditionnels.


· On observe une tendance à la diabolisation exponentielle de l’ennemi, à une disproportion croissante entre l’ennemi tel qu’il est verbalisé et l’ennemi tel qu’il est, ce qui entraîne une série de phénomènes connexes (celui de la multiplication des complotismes et des fake news, par exemple). A ce titre, la diabolisation occidentale de la personne de Poutine est exemplaire et prend plusieurs formes : diabolisation classique, pathologisation (physique ou mentale) …



Quand l’ennemi réel s’efface derrière l’ennemi virtuel…


Le mode de production de l’ennemi conduit à occulter des pans entiers de la réalité de l’Autre, et les médias, dont le devoir serait plutôt d’informer mais dont la logique économique est de récolter de l’audience, détestent les nuances de gris de la réalité. Ceci se vérifie facilement en Occident, comme en Russie.


La virtualisation de l’ennemi a des conséquences directes sur les stratégies menées dans la réalité : trop de virtualisation conduit à ne plus rien comprendre de la réalité ! Par exemple, l’occidentalisme idéologique contre la Russie occulte des pans entiers de la réalité russe, mal comprise, mal interprétée, ce qui conduit à des impasses stratégiques.

Deux exemples concrets, vérifiés récemment :

· La question du système politique : « Poutine est devenu un tyran illégitime dont la légitimité ne tient plus que par la répression des oppositions et le système politique est au bord de l’effondrement ».

Au-delà des polémiques sur la crédibilité des sondages et enquêtes d’opinion, si on se demande « qui vote en Russie ? », on observe que, contrairement à la situation qui prévaut dans les pays occidentaux où l’abstention frappe massivement les couches populaires – en sorte que la légitimité politique repose de plus en plus sur la loyauté des classes moyennes supérieures et supérieures – le système politique russe repose sur la loyauté des couches populaires, – les classes moyennes supérieures des grandes villes s’abstiennent massivement (depuis toujours). Le narratif politique se construit en conséquence : le poutinisme est donc une politique qui consiste à « coller à la majorité », qui n’adhère pas aux propositions de l’opposition radicale, sociologiquement marginale car cantonnée dans les couches abstentionnistes (l’activité politique comme escapisme ?), et l’on observe que le poutinisme tolère les oppositions réellement ancrées dans le tissu social (en premier lieu l’opposition communiste, qui ne s’oppose réellement que sur la politique économique et sociale)…


· La question de la portée des sanctions économiques qui vont « affamer le peuple russe » et vont « faire s’écrouler la Russie en trois mois » (Bruno Lemaire). On observe que les sanctions occidentales ont d’abord gelé les avoirs des classes moyennes très supérieures dans les banques occidentales… ce qui a plutôt conduit, sinon à les mobiliser derrière le régime russe, du moins à ne pas se mobiliser en appui de l’Occident contre Moscou ! Sans parler de la mobilisation des couches populaires derrière un discours qui réactive les narratifs de la Grande guerre patriotique avec un fort succès (dimension non perçue en Occident car « c’est de l’instrumentalisation de la mémoire », etc. – à rapprocher de l’erreur de jugement occidentale sur les Régiments immortels en 2014).


On pourrait aussi dire que, dans une certaine mesure, en Russie également, l’ennemi réel – l’Occident – disparaît parfois derrière l’ennemi virtuel. Certaines constructions idéologiques sont très grossières et, à mon sens, vouées à l’échec, comme celle qui décrit l’Europe comme une Gayropa décadente qui veut entraîner le monde entier dans sa chute (idéologie très courante sur les plateaux télévisés russes). La Russie cherche à se présenter comme un rempart contre les « valeurs occidentales » toxiques… alors que nombre de « Russes d’en haut » se précipitent en Occident et inscrivent leurs enfants dans les universités occidentales, et que l’idéologie conservatrice russe est loin d’avoir encore produit l’effet escompté sur la natalité et la démographie du pays…



Quand la guerre au sens classique devient un théâtre secondaire…


Dans le contexte de cette nouvelle guerre froide au XXIe siècle, la guerre des images, des représentations, de l’information, en un mot le théâtre médiatique et informationnel n’est plus seulement un théâtre annexe ou connexe du « Grand Théâtre » des rivalités de puissance, mais il est devenu le théâtre primordial des opérations. La « guerre physique » est devenue presque secondaire eu égard à la guerre virtuelle, tout du moins ce qui se déroule sur le théâtre militaro-stratégique semble fournir une trame narrative et des images, avant tout [et encore ! images très contrôlées]. Ceci a nombreuses conséquences qui ne sont pas encore toutes mesurées, ni même simplement vues.

Depuis la fin du monde bipolaire, nous ne sommes pas seulement sur un théâtre de conflits entre puissances et entre Etats, mais dans un conflit sur la définition même de la politique mondiale, la définition du théâtre des opérations – lui-même explosé et en redéfinition permanente de ses objectifs et de son périmètre – la guerre se déroule donc pour la définition du théâtre des opérations lui-même, l’objectif étant non pas de gagner par les armes, mais de gagner par le discours le plus efficace sur la victoire. Tout est guerre, la guerre est partout : il y a des guerres économiques, des guerres énergétiques, des guerres ethniques, des guerres numériques… La guerre étant partout, elle est aussi nulle part – donc la « guerre traditionnelle » entre des Etats et des armées devient un récit, elle se virtualise parce que le théâtre principal des opérations est lui-même virtuel : l’espace médiatique.

Constat aujourd’hui : on ne voit pas les morts de la guerre russo-ukrainienne, au sens où la boucherie n’est pas représentée dans sa réalité.

Dans ce contexte, la nouvelle guerre froide Russie-Occident constitue l’un des théâtres d’une guerre mondiale en cours qui oppose :

· Le bloc occidental (E.-U., O.T.A.N., alliés) qui veut imposer sa conception d’un nouvel ordre mondial post-national, post-étatique, libéral, avec sa « société ouverte », ses marchés mondialisés et sa suprématie financière, avec pour objectif de transcender les Etats pour construire une gouvernance coordonnée à l’échelle mondiale et qui se référerait à ses valeurs, proclamées universelles, en s’appuyant sur une société civile mondiale de réseaux transnationaux,


· En face, des Etats en quête de puissance ou de survie, qui défendent leur souveraineté, sous-tendus par des sociétés civiles patriotes, voire nationalistes, qui perçoivent la volonté occidentale de nouvel ordre mondial non pas comme visant à instaurer une société civile mondiale, mais une guerre civile mondiale [pour citer Carl Schmitt] permettant à l’Occident de maintenir sa domination sur le monde en dépit de son déclin démographique et économique…


Si l’on garde ceci en tête et que l’on regarde le conflit actuel, il est essentiel de noter, et ce sera ma conclusion :


· Que la Russie mène, sur plusieurs plans et arrière-plans, une seule et même guerre, pour les régions orientales de l’Ukraine, contre l’Ukraine et contre le bloc occidental, mais présentée comme défensive, l’engagement étant justifié par le ralliement stratégique de l’Ukraine à l’Occident,


· Que les Ukrainiens et l’Occident combattent certes ensemble, mais ne font pas la même guerre. Les Ukrainiens mènent un combat patriotique pour leur État-nation contre la Russie, perçue comme une menace existentielle, et demandent à l’Occident de l’appuyer dans ce combat, tandis que l’Occident mène un combat contre la Russie pour la redéfinition du nouvel ordre mondial.


· Que l’Occident se trouve dans une situation de dissonance stratégique entre les différents théâtres du conflit – militaro-stratégique (défendre l’Ukraine), économique (frapper la Russie) et informationnel (promouvoir les valeurs démocratiques), puisqu’il se présente tantôt dans une posture défensive, tantôt dans une posture offensive.


Je fais l’hypothèse que c’est la résolution de cette dissonance côté occidental qui permettra la désescalade et la cessation de la guerre militaro-stratégique : si l’Occident peut construire un narratif cohérent de victoire sur le théâtre économique ou sur le théâtre informationnel, peut-être se contentera-t-il de cette victoire narrative, dans la mesure où elle lui permettra de masquer une non-victoire sur les autres théâtres, et en particulier sur le théâtre militaro-stratégique ?...





Jean-Robert RAVIOT, mars 2023


Docteur en science politique, Jean-Robert Raviot est professeur des universités en études slaves à l’université Paris-Nanterre où il est notamment directeur du Master "Etudes russes et post-soviétiques". Il a publié et dirigé plusieurs ouvrages dont Russie : vers une nouvelle guerre froide ? La Documentation française, 2016 ou encore Qui dirige la Russie ? Lignes de repère, 2007.

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