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Mais qui veut tuer le soldat PJ...?

Par Isabelle Renou, Commandant de Police honoraire




Il n’est pas simple pour un profane de comprendre l’organisation et la spécificité de la Police Judiciaire. Créee au début du siècle dernier par Clémenceau, d’où le surnom de Brigades du Tigre, sa finalité était de seconder la Justice dans la lutte contre le banditisme de toutes origines. C’est toujours le cas. Afin de s’affranchir des contingences départementales voire municipales, ses compétences sont régionales, aisément nationales, et internationales si le besoin s’en fait sentir.

Ses missions sont la lutte contre la grande criminalité et le traitement des affaires sensibles nécessitant savoir faire, haute technicité et discrétion. Le tout sous la houlette de magistrats et d’une Direction Centrale. C’est une sorte de FBI à la française avec plus de souplesse et de réactivité.

J’ai travaillé 20 ans à la PJ Marseille. Quand j’y suis arrivée, après 1 ans d’école et 5 ans de commissariat à Paris, j’avais 26 ans. Autant vous dire que la PJ fut ma famille et m’a formée tant professionnellement qu’humainement.

Au cours de ces 20 ans, j’ai travaillé successivement à la BRB, aux Stups, au Proxénétisme et à la Financière. Ce furent les plus belles et intenses années de ma carrière.


Marseille, ville tentaculaire, qui sait vous prendre aux tripes et vous marquer d’un amour fou qui le dispute parfois à un dégoût subtil teinté de fascination, fut le creuset, vivant, intense et bouillonnant de ces années. Marseille et son melting pot, sa folie, son foot et ses minots.

Après quelques semaines j’étais tellement admirative de cette formidable façon de travailler ,spécifique à la PJ, que je me mettais dans la disposition d’esprit d’une personne extérieure, pour mieux rouvrir les yeux et savourer cet extraordinaires service, comme si j’en ignorais tout. Un peu comme une saveur qu’on fait semblant d’oublier pour mieux la redécouvrir. La fierté n’en était pas absente…


Que ce soit dans le privé ou dans le public, je n’ai jamais rien vu fonctionner aussi bien que la PJ. Forte de son siècle d’existence et d’adaptabilité permanente, d’anciens chapeautant des groupes et partageant leurs savoirs, de brainstorming sur des dossiers tentaculaires, tout est en place pour la lutte la plus efficace et la plus implacable contre le grand banditisme.

Bien sûr cela vous forme, vous tanne aussi le coeur par son lot d’horreurs dont il faut savoir se protéger. Le sens du devoir et du service rendu à la société, l’amour du travail bien fait sont là pour ça. La solidarité aussi.

Parce que la PJ c’est aussi cette mère qui hurle son désespoir devant les corps inertes de ses deux enfants, décédés tous deux ensemble d’une surdose d’héroïne. C’est 24 heures d’horreur à décrypter toutes les vidéos d’un père monstrueux qui abusait de sa fille de 6 ans depuis qu’elle avait quelques mois, filmant tout, et contre lequel il était impératif de recueillir toutes les preuves possibles. C’est un père tremblant qui veut récupérer les vêtements ensanglantés, ultimes reliques de son fils criblé de balles dans une voiture. C’est une fille mineure, fugueuse, mise sur le tapin par des salauds qui l’ont d’abord violée horriblement, et qui en oublie jusqu’à son nom. C’est une équipe de braqueurs chevronnés qu’il faut interpeller au matin après des jours et des nuits de surveillance, avant qu’ils ne se mettent en action et ne fassent un carnage. C’est une mafia qui blanchit dans le BTP via des astuces comptables de haut vol. C’est un flic pied-noir, amoureux de son pays natal, qui se met au piano lors d’un repas et interprète “Comme d’habitude” en arabe.

Ce sont des mois d’une enquête tentaculaire, internationale, pour interpeller une équipe d’anciens de la French Connection sur une importation de cocaïne ponctuée de règlements de compte et de ruses incroyables. C’est éplucher pendant des heures des listings téléphoniques pour mettre en avant des concordances. C’est transcrire mot à mot des conversations téléphoniques pour étayer un dossier afin que la Justice puisse avoir en mains de quoi asseoir son intime conviction.

Evidemment il n’y a pas d’excellence sans sacrifice. Vous pouvez être rappelé n’importe quand, de jour comme de nuit, parfois même en congés. Vous devez pouvoir travailler quasiment 96 heures non stop au déclenchement d’un dossier, et être capable de sauter dans une voiture et traverser la France avec armes et bagages. Bien sûr votre vie de famille peut en pâtir, il faut le savoir.

Mais la PJ ne serait rien sans cette solidarité formidable, cette confiance, entre collègues, qui fait qu’un service marche comme un seul homme et que dans n’importe quel autre service de PJ national, comme en Office à l’étranger, vous serez toujours comme un poisson dans l’eau. Efficace.

Bien sûr il y a parfois aussi des querelles, des tensions, mais quelle famille n’en a pas ?


Comme le disait Clémenceau : « La seule police qu’une démocratie puisse avouer, la police judiciaire, n’est plus au service de l’arbitraire, son œuvre est de liberté”.

Et c’est bien de cela dont on parle, et c’est bien cela que certains veulent déconstruire au profit de notions statistiques à courte vue, entre autres…On ne jette pas aux chiens l’excellence.

Déconstruire la PJ c’est tuer un savoir faire, une efficacité et un engagement total au service des citoyens et de la Justice. Les difficultés rencontrées par la Police au quotiden sont réelles, empêtrées dans la complexification absconse des outils et procédures et l’augmentation de la délinquance. Le taux d'élucidation a bien sûr besoin d'être accru. Mais ce n’est pas en creusant un trou qu’on en bouche un autre.

Parce que ce projet veut placer la PJ sous la houlette du Préfet, donc à l’échelle départementale, afin qu’elle appuie les services de Police consacrés à la répression de la petite et moyenne délinquance, faisant fi de la hiérachie PJ dédiée, qui connaît bien son sujet et pouvait remonter en 5 minutes au Ministère si la gravité ou la sensibilité d’une affaire l’exigeait. Ou être saisie d’une affaire tout aussi vite. Le Préfet aura aussi à piloter tous les autres services, jusqu’au maintien de l’ordre, en plus des tâches préfectorales classiques. Et puis comment seront traitées certaines enquêtes sensibles pouvant viser des politiques ou des entrepreneurs locaux amenés à avoir des rapports réguliers avec les services prefectoraux ? Quelle sera le niveau d’imperméabilité et de confidentialité de ces enquêtes ? La chaîne de transmission PJ sera donc brisée et ses effectifs employés à d’autres tâches, auxquelles viendront s’ajouter les leurs propres, au détriment de l’efficacité. Les magistrats seront ostracisés dans leurs décisions et choix de services d’enquête. Soyons clairs, il n’y a pas de sots métiers dans la Police, il y a juste des spécialisations. Essentielles. Et il ne faut pas les diluer, car chacun sait à qui le crime peut profiter…toujours…les criminels vont vite et se contrefichent des départements, voire des frontières. J’attends avec effarement le jeu de ping-pong préfectoral que cela occasionnera quand une enquête concernera plusieurs départements…

Pater, dimitte illis, non enim sciunt quid faciunt…


NB : pour toutes celles et ceux qui voudraient avoir un aperçu in situ de ce qu’est la PJ Marseille, je conseille de regarder sur Canal à la Demande deux excellents documentaires dans le cadre de la série L’Enquête de ma Vie : “Marseille Connection” et “L’évasion des Baumettes” racontés par d'excellents collègues . Vous comprendrez tout…


Illustration : Genou à terre les policiers rendent hommage à Eric Arella© Radio France- Paul Nicolaï

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